abhas.net
 

Jean Daoud | LAB.DATE | Bayna Ana Wa Ana Hya | Verbe et revolution | Mouakoun | Congrès de Beyrouth pour le théâtre | contact us| Home | جان ج. داود | بين أنا وأنا هي | معاقون  | احتفال رقمه مُمَثِّل | مؤتمر بيروت للمسرح   | الضبع الديمقراطي   | الهذيان في جسد امرأة كلمات  | تواصل  | أصداء تبحث عن وطن  | مختبر الدراماتورجيا التمثيل والنصوص: ورش عمل  | إستشارات  في مجال الفنون | الصفحة الرئيسية

 

 
 

Eclatement de la forme et pouvoir des mots
dans “l’hyène démocratique”

 
 

 

 
 

(Dr. Lily Dagher)

 

 
 

Traiter de l’éclatement de la forme dans “l’hyène démocratique”  - الضبع الديمقراطي -         de Jean Daoud est une tentative qui n’échappe pas à certains écueils. Le moindre n’en est peut-être pas celui de l’approche méthodologique, où il s’agit d’adapter notre discours linguistique à un texte arabe et l’effet d’étrangeté que peut produire le passage d’une langue à l’autre; car parler de la forme et des mots revient à les citer constamment, à les montrer en œuvre et à faire ressortir leur portée pragmatique, actionnelle.


Dans ce qui suit, nous nous proposons de révéler le pouvoir de la langue dans son éclatement, son non-conformisme à l’habituel et dans la praxis qu’elle exerce, de montrer comment les mots de Jean Daoud se révoltent, brisent le cadre qui leur est assigné et crient leur douleur dans un usage qui “tord le cou au dictionnaire”.


Pour ce faire, nous essaierons de considérer la langue dans son fonctionnement linguistique, pris dans le sens large du terme incluant le linguistique et le stylistique. Un intérêt particulier nous semble résider dans l’étude d’un corpus arabe qui nous ouvre une nouvelle dimension et nous donne l’occasion d’élargir le domaine de notre approche et d’étudier le fonctionnement des lois linguistiques dans une langue autre que le français.


Notre deuxième motivation pour entreprendre ce travail est d’ordre subjectif, c’est une motivation de collégialité qui nous pousse à mieux connaître la production d’un collègue et à apprécier l’originalité de son apport à la production poétique.


Dans un colloque qui s’est tenu à Beyrouth au début du mois de Mars 1999 et qui avait pour thème “l’amour d’une langue”, l’écrivain français Alain Robbe-Grillet disait: “l’écriture ne se fait que dans une langue étrangère”. Nous nous hâtons de préciser que le mot “étrangère” ne signifie pas ici une langue différente de la langue maternelle, mais un usage tout à fait nouveau de cette langue de tous les jours. Dans l’écriture la langue se défait de son rôle conventionnel, elle cesse d’être un moyen de communication pour devenir un matériau qu’on façonne pour se redéfinir, redéfinir les choses et les êtres et re-créer le monde.


La langue devient ainsi une “langue-existence” dont la fonction première est une fonction “existentielle”, pourrons-nous dire, avant d’être référentielle, émotive, conative ou autre, telles que définies par la linguistique. Ce rôle de la langue Daoud le définit comme: 

اللغة حضور الجوهر والعبارة جسد الحقيقة . (p. 93 )      

Or quel monde veulent recréer les mots de Jean Daoud et comment font-ils pour y parvenir? En d’autres termes, en quoi la langue de Daoud cesse-t-elle d’être unie, familière pour devenir problématique, étonner par sa dislocation, arrêter son lecteur et l’obliger à une prise de conscience?

Parmi les moyens utilisés par le poète, celui qui nous semble démarquer l’œuvre c’est la combinatoire lexicale inhabituelle.


1 - Combinatoire lexicale
Le premier aspect qui frappe le lecteur dans “l’hyène démocratique” ce sont les alliances de mots hardies, inaccoutumées et nous aurions dit “étranges” si le mot n’était pas trop connotatif.
De ces alliances nous insistons en premier sur le titre de l’ouvrage fondé sur une sorte de contradiction, d’antonymie ou plus précisément d’oxymore. “الضبع الديمقراطي ” associe deux termes appartenant à des univers sémantiques et conceptuels éloignés, voire opposés: “الضبع ” ou “l’hyène” est définie par le Robert comme “mammifère carnassier d’Afrique et d’Asie, à pelage gris ou fauve se nourrissant surtout de charogne”. Jumeler ce mot à l’adjectif “démocratique” revient à charger ce monstre d’une fonction qui n’est pas la sienne de par sa valeur noble d’égalité, de liberté, de respect de l’autre et de dépassement de soi.
Par le titre déjà, le poète réussit son premier effet de choc: à quelle réalité veut-il référer par ce titre provocateur? En effet, la provocation est le sang qui coule dans les veines des mots du recueil, des mots que J. Daoud fait vibrer d’une vie intense, car pour lui:

بعض الكلمات ثورة، بعض الكلمات موسيقى، بعض الكلمات نبض الأسطورة، بعض الكلمات كل منها حكاية. (p. 107 )

Ces mots vivants sont aussi et surtout des mots libres, et égaux, de cette égalité “démocratique” qui leur permet toutes sortes de relations, des relations apparemment inconciliables. Ecoutons-le parler de:

- عمق المادة الروحي (p. 33 )
- الحركة لا حركة (p. 19 )
- يرقصون جـثـثـاً أحياء (p. 37 )
- الثابت حرية من وهم (p. 19 )
- سراب أبد لحقيقة أزل (p. 89 )
- الغابة نبتت بلون آخر لا لون له (p. 88 )
- تظـنّـها وحشاً جميلاً (p. 10 )
- أقـتـل اللذة بـلـقـائها (p. 86 )
- النار تـأكل الجليد (p. 73 )
- يـبصم ديمقراطيّ (لا يـنسى الشدَّة) (p. 27 )

Ces associations d’éléments contradictoires représentent un fait linguistique caractéristique: l’anomalie sémantique et plus précisément l’anomalie logique, dans la plupart des cas. Elle est définie comme étant une contradiction ou une incompatibilité sémique entre les éléments qui constituent la phrase, et où la violation sémantique résulte de l’alliance d’éléments dont les sens s’excluent. Ainsi dans ces expressions ou trouve toujours un sème qui oppose les lexèmes associés:
etc.   سراب / حقيقة ؛    جـثـثـاً / أحياء ؛    الحركة / لا حركة ؛    المادة / الروحي
Cette contradiction est d’autant plus frappante qu’elle caractérise le même référent de deux qualités opposées. Dans ce sens, elle est plus inhérente que l’antithèse qui oppose dans un même contexte deux référents présentant une relation de contradiction.
C’est ce que nous trouvons aussi dans des expressions comme:

- وهم إنسان هو الإنسان (p. 111 )
- لا طريق في الطريق (p. 10 )
- جلاد أنـيق (p. 45 )
- أطفال شيب (p. 73 )
- عندما نرحل تـبدأ العودة (p. 94 )
- امرأة لا كلمة في صمتها، في كلماتها (p. 87 )
- قـفازات من كلام أظافرُه (p. 38 )

Jean Daoud s’amuse-t-il à réussir des tours langagiers qui se veulent déconcertants, ou plutôt ne cherche-t-il pas, à travers cette combinatoire inhabituelle, à dénoncer une réalité aberrante, refusée dont l’existence même est une violation de la nature? Ne cherche-t-il pas à secouer son lecteur et à le forcer à adopter une attitude réflexive et critique? Car, en fait, toutes ces associations nous surprennent par leur aspect insolite, illogique. Nous avons l’impression d’être devant une explosion des mots où chacun devient une colère et un mystère. Le mot n’est plus destiné à l’avance à un usage connu et socialisé, il est le mot-objet, l’occasion où s’actualisent les diverses potentialités du langage, l’éclatement grâce auquel la langue fonctionne librement en dehors des contraintes convenues. Or comme le linguistique est essentiellement une forme de représentation de l’extra-linguistique, tel que vu par l’auteur, le lecteur ne peut que voir dans cette forme langagière le reflet d’une réalité dont l’existence même devient une anomalie, une aberration par rapport à la norme et à la nature. Ainsi, la norme transgressée dans la langue est celle-même qui est transgressée dans le réel.


Le langage opère une rupture avec le connu, le familier le conventionnel. Cette rupture est d’ailleurs inhérente à toute écriture moderne qui implique un renversement dans la connaissance du monde. En effet, si le langage classique était aussi régulier, aussi homogène et rationnel c’est parce qu’il traduisait une pensée déjà existante en dehors des mots, et par laquelle on pouvait exprimer une Réalité pleine, homogène et continue, qui se laisse facilement contenir par les règles de la parole.


Or toute la problématique de la poésie moderne se reflète dans une problématique du langage où le mot apparaît comme “le dévoilement soudain d’une vérité”, où “il brille d’une liberté infinie et s’apprête à rayonner vers mille rapports incertains et possibles”1.


C’est ainsi que nous comprenons cet usage neuf des mots qui rompt délibérément avec la platitude et le conformisme auxquels même la langue n’a pu échapper, et où les mots ont été neutralisés et absentés par le recours à une tradition qui absorbe leur éclat. La liberté prônée par le poète est donc saisie en premier par ses mots qui en font un usage neuf.

- القيود أخذت مكاناً في اللغة
- الأدوات توابع، التوابع قيود
- متعة اللغة كسر قيودها (p. 35 )

Et Jean Daoud brise le moule de la langue, ne se conforme pas à l’usage sage et sécurisant de sa norme, d’où cette prédilection pour les formes antithétiques, non-conventionnelles et provocatrices dans les mêmes expressions. Ainsi trouvons-nous à la page (93):

الرمز سـؤال، الرمز اجـابـة، الرمز ثـابـت، الرمز عـابـر، الرمز مـتـطـور، الرمز جـامـد.

Et Daoud d’énoncer dans une sorte de philosophie existentielle.

- سر العـبـثـية أنّ الشيء يحمل ضده (p. 85 )
- والحياة لقمة نـقيضها (p. 33 )

Les formes non-conventionnelles seraient donc une prise de conscience, une attitude de refus du connu, du conventionnel, de l’absurde et un moyen pour l’exorciser. C’est ainsi que ces mêmes formes sont aussi le moyen pour rechercher un idéal plus pur où le poète essaie de transcender les contradictions apparentes des choses, leur relativité étroite pour accéder à l’essence même, à un monde supérieur d’harmonie, de paix et de beauté. Dans un moment de vérité et de plénitude, nous l’entendons dire:

النسبة تـقـتـرب من الاكتمال... أدوات اللقاء جسد يرمي الأقـنعة. يمتلك الأعماق وموجاتها. الأذن تـبصر، الصوت يلمس، البشرة تسمع، النبض هدوء... المفردات صمت يضج وضجيج يسكن ويسكـِّـن. (p. 93 )

Cette nouvelle saisie des éléments où les sensations se fondent et se fusionnent dans un idéal d’harmonie, d’ordre et de beauté, ne nous rappelle-t-elle pas les correspondances baudelairiennes et le monde idéal du poète? N’est-elle pas une nouvelle création du monde et de son rapport à ses éléments?


Dans cette harmonie universelle, les contradictions apparentes s’estompent et se dissipent dans le Macro-ensemble, appelons-le Vérité, Principe, Réalité, Idéal où il n’y a plus de place pour les contradictions, dans une Réalité Idéale où les choses ne sont plus vues en antgonistes, mais en aspects complémentaires d’une même réalité. Ainsi perçus, le Cosmos et ses éléments constituent une unité foncièrement cohérente, harmonieuse et indissociable.


Par cette dislocation de la forme, par l’éclatement des clichés et des rapports établis par le passé et la convention, la poésie est assumée comme la splendeur et l’éclat d’un langage et d’une réalité rêvés. Ainsi nous assistons à un véritable bouleversement du fonctionnement des signes qui s’associent conformément à un nouvel ordre référentiel qui impose sa propre vision du monde au système linguistique et non l’inverse.


2 - Mouvement des mots et répétitions
A côté de cette combinatoire nouvelle des mots, il y a lieu de parler également de leur mouvement, un mouvement singulier presque théâtral qui impose l’image, la concrétise et y fait participer le lecteur. Ce mouvement est essentiellement un mouvement circulaire, intérieur, auquel nous reconnaissons plus d’une valeur.
Ecoutons le passage suivant:

- يقف ضبع يرثـيك، بدموع وربطة عنق
-تـتـألم وتموت، تموت ثانية، وثانية وثانية وثانية حتى الموت. (p. 101 )

Les mots décrivent un mouvement de procession funèbre, un tournoiement sur place, un espace clos d’où il est presque impossible de s’échapper. L’agencement des mots, la reprise comme frénétique de certains d’entre eux produit un effet violent d’incapacité, de vertige, de chute et de mort. Et les mots deviennent existence, angoisse et mort. L’homme, comme un automate, est privé de toute liberté, il est condamné à subir, à obéir aveuglement:

- صدى الابـتسامات إبـتسامات وإبـتسامات وأُدخل أُدخل أُدخل (p. 11 )

Cet aveuglement, ce désordre de cette confusion se retrouvent dans des structures comme:

- إرتـدِ جلد الثور أيها المصارع
  إخلع جلد المصارع أيها الثور (p. 13 )
- ينـقذ الأحياء من الأموات، يـنـقذ الأموات من الأحياء، لم أفهم (p. 68 )

où tout est confondu dans l’indistinction des identités. Cette indistinction est exprimée linguistiquement par une sorte de chiasme où les mêmes termes sont interchangeablement utilisés, et où identités et relations semblent chaotiquement indifférenciées.


Perte d’identité, crise de valeurs, voilà un des grands dilemmes de cette réalité refusée qui devient un véritable cercle vicieux, et où les mots sont chargés du poids terrible des choses.
Constat d’échec et de désillusion, ce mouvement tournoyant est aussi l’expression la plus sincère de l’interrogation, de la quête et de la recherche d’une vérité. Aussi entendons-nous le poète dire:

- تمعن هي في الصدق، تدور على ذاتها، كدولاب هواء تدور وتدور وتدور. تـلد الحقـيـقـة من العبث (p. 10 )

A la circularité pesante du cloisonnement, succède un autre mouvement, circulaire lui aussi, mais de cette circularité consciente, source d’énergie et d’envol, espoir de délivrance. Le mouvement vertigineux des mots répétés nous rappelle cette danse mystique des Soufis, des derwiches-tourneurs, où les corps semblent vouloir se détacher du sol par un mouvement spiral ascendant.
D’autres fois nous avons des constructions comme:

- نـتـبـادل الرموز، نـفهمها، نصقلها، نحبها، نـشحذها، نـُـعمِّـقها، نـنصهر فيها، نرفضها، نستغربها، نـغـرِّبها، نسخر منها، نرفضها، نهيم بها، نـقدسها... (p. 93 )

Les verbes s’accumulent, se bousculent, se déclarent la guerre, se combattent les uns les autres en passant tour à tour de l’acceptation au refus, de la compréhension à l’incompréhension, de l’idéalisation au dénigrement. Dans tous les cas, c’est la recherche d’une vérité qui ne se livre pas, qui ne se laisse pas saisir facilement, qui veut être méritée. Là encore, le poète transcende les contradictions apparentes des choses pour suivre l’esprit humain dans sa quête, dans ses tâtonnements et ses hésitations pour comprendre les êtres et les choses et con-naître le monde, donc “naître avec” le monde.
Le mouvement des mots suit dans son incertitude le mouvement de l’esprit dans sa quête de la certiude. Il n’obéit pas à un schéma préétabli par les règles d’emploi de la langue mais crée ses propres moyens pour apréhender la Réalité.


3 - Nouvelles définitions
Dans cette connaissance du monde, le poète remet tout en question. Il ne peut plus rien accepter sous le poids de la convention et de la tradition. Ainsi nous comprenons qu’il ait eu recours à une nouvelle définition des notions, à une nouvelle “langue” ayant ses propres lois et ses propres relations. Aussi, trouvons-nous tout au long du recueil des “définitions” où les notions sont vues sous un nouvel éclairage et dans de nouvelles relations:

- الـتـقاعس إرتـهان، الإرتـهـان خـيـانـة، الخـيـانـة لذة مـريضة، لذة مـريض، اللـذة قـيـد... (p. 35 )
- المــرأة كلمــة، المــرأة قصـيــدة، المــرأة دفء، المــرأة تـــراب حــــر، المــرأة حياة حياة (p. 87 )
- المـــوت هــو اللـقـاء بـامرأة قـتـلت الأنـثى في ذاتـهـا، غـرقـت، تـعـهّـرت في أنـانـيـتها (p. 87 )
- الجلاّد انـفصال، انـفصام وهُـوّة (p. 45 )
- الحياة لقمة نـقيضها (p. 33 )
- الماخـور هو القـناع، كل قـناع، قـناع اللـقـاء، كل لـقـاء، هو امرأة العري في بـيت الصلاة (p. 14 )
- الثورة كلمة للقاموس (p. 62 )
- الصوت عبور جسدي لمكنونات العـقل والنـفس (p. 96 )

Ces définitions constituent une sorte de tautologie qui vise à donner le réel sous sa forme jugée, imposant ainsi une lecture immédiate des condamnations. Ces définitions ne sont autres que des dénominations - jugements qui portent la marque de l’écrivain sur la Réalité, telle qu’il la voit.
Ces nouvelles définitions, assez nombreuses dans le recueil, instaurent une nouvelle synonymie entre les mots. De nouvelles relations cognitives sont établies à travers ces correspondances lexicales circulaires qui réorganisent l’univers conceptuel tel qu’il est vu par le poète.


4 - Néologismes et effets particuliers

D’autre part, quand les mots manquent au poète pour exprimer ce qu’il a sur le cœur, il n’hésite pas à les créer. Ainsi il forge un verbe  “ضـبـعـت "   (p. 23) “تـضبّع”       (p. 104), et des adjectifs “مُــتـضـبِّـع”    (p. 129),       “مُـتـديِّـك        (p. 38). Parfois il a recours à des termes de la langue parlée qui lui semblent plus expressifs        “هـفـيـان "   (p. 69).

D’autres fois, il joue sur les rapprochements évocateurs de termes paronymiques, où les mots présentant une certaine ressemblance de forme sont associés pour créer aussi une analogie de sens. Procédé connu dans la langue sous le nom d’“étymologie populaire” ou plus exactement d’“attraction paronymique”.

- الرفيق "الموسوم"... عفواً حامل الوسام (p. 23 )
- ... مزيجاً من الميثوس والحلم، واللحم أيضاً... (p. 70 )
- تسيطر على اللّـذّة، تـترجمها، ترجمها (p. 71 )
- الصغيرات المرهقات لا "المراهقات" (p. 76 )

Dans ces rapprochements paronymiques le poète provoque des associations directes qui dépassent le plan de la forme signifiante, où les termes s’appellent l’un l’autre, pour engager une analogie sémantique, une sorte de synonymie occasionnelle entre ces termes (que nous avons nous-même soulignés).
Ces nouvelles relations ne manquent pas elle aussi d’étonner le lecteur qui se doit de reconsidérer ces situations sous leurs nouveaux rapports de mots libres, détachés et neufs, établissant de nouvelles règles d’emploi dans la langue.
Le poète n’hésite pas non plus devant les mots forts et même crus quand il leur appartient d’exprimer une réalité laide, refusée et condamnée. Aussi, trouvons-nous des mots comme:

- الماخور، السفالة، الخـنازير المدجنة، المجارير، القوَّاد، الوحش، اللذة المقرفة، العاهرة - النـتـن...

et on peut trouver de plus forts encore...
Ces mots reviennent souvent et retentissent pour secouer, pour dégoûter, pour appeler au changement, à la liberté et à la pureté. C’est que, par devoir de sincérité, le poète ne ménage pas son lecteur mais appelle les choses par leurs noms. Ici, les mots ne sont pas de ce réalisme pittoresque qui colore le langage, mais c’est le mot incontournable, inévitable auquel on ne peut échapper et dont le réalisme n’est autre que la nécessité absolue de son emploi.

Cependant Jean Daoud ne se permet pas d’abandonner son lecteur à la merci du dégoût, de la noirceur et de l’absurde. Après avoir longuement dénigré le monde d’un “spleen” collectif, comme l’appellerait Baudelaire, il nous trace le chemin du salut, d’un idéal de valeurs, d’un monde de paix, d’unité et d’humanisme: “un nouveau credo” qui prend forme dans des expressions comme:

- الانسان الانسان... يرنو الى الانسان الكل. (p. 95 )
- عندما ينضج الجمع في إيمانه وديمقراطيته تسقط الأنانية والظهورية. (p. 95 )
- كل إنـسان بـريء رغم إدانـتـه، أُغمـرْه بـالـنـور تحـرق الأنا، من أنـانـيـة أنـاه تـنـقـذه (p. 125 )
- القوة هي قوة الحب، تـقـتـل الخوف... خارج الخوف أنت ضوء (p. 125 )
- ديمقراطية الحياة رَفضٌ أن تكون ضبعاً، يدفعك الايمان، الكرامة، الحرية، الحب، لا الخوف، لا العجز، لا الظهورية. (p. 126 )
- هي حال عشق لآخر حتى تحرُّرٍ من آخر أرحام الأنانية (p. 126 )
- أنا كل آخر وكل آخر أنا... لا غريب إلا الوحش الذي في الأنا. (p. 127 )

La limpidité de ces formes, leur simplicité et leur grande portée humaine contrastent avec le désabusement du réel; et la vérité, une vérité qui existe et à laquelle croit fermement le poète, s’énonce en ces termes:

- البساطة الممتـنعة أقرب طريق الى الحقيقة. الى الكلية المكتملة جوهراً لخالق أحد لا خالق له (p. 95 )
- تعمل للوحدة بذلك تـنـتمي الى الله الأحد... (p. 95 )
- كن كاهن الوحدة. (p. 96 )

Cet appel à la simplicité n’est autre que le retour à la pureté des origines, à l’authenticité de l’être. Débarrassé de ses masques, l’homme recouvre sa véritable nature comme s’il revenait d’un exil. En effet, pour le poète tout le drame réside dans la multiplicité des masques qui sont définis en ces termes:

- الماخور هو القـناع، كل قـناع، قـناع اللقاء، كل لقاء (p. 13 )

Car les masques trompent, trahissent et dénaturent, d’où toute cette multiplicité des contradictions proliférantes.
Avec Jean Daoud les mots disent et agissent, ils ont un pouvoir pragmatique. Ils secouent, ils refusent, ils démolissent puis réarrangent et bâtissent: ils font tout sauf rester neutres et inertes. Or, n’est-ce pas là le véritable rôle de la langue, de représenter la vie, d’être la vie, et Jean Daoud d’avancer une nouvelle définition:

- لأن اللغة إنسان، لأن الإنسان كرامة ولأن الكرامة حضارة. (p. 107 )

Voilà comment Jean Daoud redéfinit ses mots en les chargeant de la force saisissante d’une nouvelle signification, d’une nouvelle définition. En termes de linguistique, nous dirions qu’avec lui les mots deviennent de nouveaux signes avec un nouveau rapport du signifiant au signifié. Le mot redéfini est doté de toute la fraîcheur de sa signification, il est porteur d’un sens nouveau plus concret, plus imagé, plus puissant. Le mot de Jean Daoud devient image, il est presque idéogramme. De ce fait, il retrouve une autonomie qu’il avait perdue dans les conjonctures des rapports établis où il était éffacé au profit des associations convenues.


De même, les relations sémantiques elles-mêmes sont redéfinies dans une nouvelle perspective: les termes cessent d’être synonymiques ou antonymiques dans le sens que la langue leur assigne, et commencent à lier d’autres affinités de mots libres.


Devant ce pouvoir du mot, la redoutable déchéance, l’irrévocable déchéance, celle qui ne tolère aucun retour, reste celle du verbe. Et le poète nous avertit d’un ton alarmant:

- سقوط الكلمات عجزاً نهاية فعل، نهاية نهاية. (p. 107 )

D’où son appel urgent pour le mot, le verbe libéré, plus puissant que tout, et il dit:

- الروح تـنعتـق غداً روحاً كلمة (p. 27 )
- الكلمة الأثبت من الصمت، الأثبت من الزمن لتكن كلمت. (p. 96 )

En effet, si le verbe meurt, ce serait la fin, la fin de tout, le néant, puisque “Au commencement fut le Verbe”.


Conclusion
Le livre de Jean Daoud pose une problématique, il ne communique pas une expérience, si nous comprenons par ce mot un événement ou une épreuve que les mots peuvent cerner et exprimer avec exactitude. L’auteur y impose un au-delà du langage qui est à la fois le réel et le parti qu’il y prend.

Par ses différents aspects, l’écriture de Jean Daoud ne ressemble qu’à elle-même, elle connaît la solitude d’un langage neuf où les signes retrouvent leur valeur de mots-objets, qui portent le poids de leurs référents et plongent dans la mythologie de l’écrivain.

A l’image du salut qui ne peut se faire que par une rencontre personnelle, intime et individuelle avec le Sauveur, l’écriture cesse d’être un témoin du général et de l’universel. Elle est l’expression unique et singulière d’une conscience déchirée qui choisit l’engagement d’une forme libérée, déliée d’un héritage lourd, saturé de conventions. De là vient cette multitude d’impressions qu’elle crée en nous: elle enchante, elle dépayse, elle fascine, elle bouleverse, elle ne laisse jamais indifférent. Elle est rêve et menace, elle est l’attente d’une action.

Et pour conclure, nous avons pensé que nous ne pouvions mieux le faire qu’en proposant cet extrait du “Degré zéro de l’écriture”  de  Roland  Barthes  où  il  définit  l’écriture  par  les termes suivants: “L’écriture n’est nullement un instrument de communication, elle n’est pas une voie ouverte par où passerait seulement une intention du langage. C’est tout un désordre qui s’écoule à travers la parole, et lui donne ce mouvement dévoré qui le maintient en état d’éternel sursis.

Toute la parole se tient dans cette usure des mots [...]. l’écriture, au contraire, est toujours enracinée dans un au-delà du langage, elle se développe comme un germe et non comme une ligne, elle manifeste une essence et menace d’un secret, elle est une contre-communication, elle intimide”2.

La problématique du langage qui s’est traduite par un éclatement de la forme n’est pas une option parmi d’autres offertes au poète. C’est le seul moyen qui lui permette d’“apprivoiser” ce possible langagier, produit social dont il n’est pas toujours le maître. Par le dépassement de la forme, par la transgression de sa norme, il réussit à faire attendre un possible: les figures d’une réalité nouvelle installée peu à peu par l’aventure des mots où le lexique n’est plus un lexique d’usage mais d’invention. En définitive, c’est en dehors des constantes fixées dans la langue que s’établit l’identité formelle de Jean Daoud comme fait de conscience plutôt que fait de révolution ou de subversion.

 
  Dr. Lily Dagher  
 

 

 

 
   
 

1  -  Barthes, Roland, Le Degré zéro de l’écriture, Seuil, Points, 1972, p. 37.

2 -  Ibidem - p. 18.

 
     
     
 

Lily Dagher

Lily Dagher est Docteur en Linguistique de l’Université de la Sorbonne. Intéressée par le bilinguisme et par l’interférence des langues et des cultures, elle a rédigé une thèse portant sur la langue des écrivains libanais d’expression française. D’ailleurs, elle est également l’auteur d’études sur les manifestations pédagogiques et linguistiques du contact de langue dans les milieux scolaires et universitaires.

Dans sa longue expérience professionnelle, compte principalement pour elle le contact humain avec les étudiants: l’Homme en première place, vient ensuite le reste. Dr Dagher privilégie l’échange d’égal à égal. Ajoutez à ceci son sourire radieux, son étonnante simplicité et la distinction de son charme, vous ne saurez que l’estimer en tout respect. Découvrez son sincère plaisir à cultiver notre éloquence linguistique, vous ne saurez que l’admirer.


Carole Younan,
Marie-José Salamé

 
     
 
 
 
Copyright © 2007 - All rights reserved