Johnny Karlitch  
 

Une action artistique à grande portée sociale, un cri du cœur, une prise de position de l’esprit, ainsi se définit cette œuvre percutante de Jean Daoud. Mais c’est aussi une pièce en représentation permanente, n’importe quand, n’importe où! Il suffit de le demander aux trois concernés: l’auteur-metteur en scène et ses deux comédiennes.

Avec Jean Daoud, on ne peut pas parler de théâtre, de représentation, de spectacle, de mise en scène… Avec ce “monstre de l’authenticité”, on va au-delà du théâtre, au point alpha, ou oméga (c’est pareil), de la problématique même de l’être. On entre dans un processus quasi alchimique, dont l’enjeu est la transmutation spirituelle de deux “acteurs” essentiels: le comédien et le spectateur. Pour qu’ils ressortent de cette expérience purifiés, plus motivés pour un éventuel changement de mentalités, à défaut de société.

Dans «Bayn ana wa ana hya» («Elle, entre moi et moi»), la femme, dans sa condition de femme violentée, violée, exploitée, qui se débat dans les carcans de la peur et de la soumission, défend son droit à la dignité, à la liberté, à l’émancipation. Mais le spectateur n’y verra pas de description naturaliste de situations vécues ni n’entendra de discours graves ou accusateurs, ni de témoignages tragiques. C’est la pièce en soi, dans sa conception et son exécution, dans son atmosphère même, qui exprime le thème des violences exercées contre la femme.
«Bayn ana wa ana hya» est le produit d’un acte de révolte: face à un cas d’exploitation de la femme particulièrement hideux dont il a pris connaissance, Jean Daoud a senti que s’il ne réagissait pas, il ferait partie de cette conspiration du silence qui contribue à perpétuer les injustices.

Pour la jeune comédienne Christelle Nassar, cette pièce lui a fourni la possibilité de crier, de dire le «non» qui cherche à remuer les consciences. Elle rapporte les propos d’un spectateur qui, à l’issue d’une représentation, a avoué que les hommes se prétendent «ouverts d’esprit, tolérants, alors qu’en réalité nous imposons le port du voile à l’esprit de nos femmes». Pour Rolla Abla, la partenaire de Christelle, «la problématique soulevée par cette pièce est essentielle en ce sens qu’elle provoque chez le spectateur, homme et femme, une remise en question constructive».

Ainsi, Mme Saliha Ghabbach, la présidente du Parlement de la famille à Sharja (EAU), où la pièce a été représentée, a déclaré: «Nous assistons tout le temps à des congrès sur les droits de la femme où l’on parle, parle… pour s’en retourner chez soi, et oublier. Au contraire, cette pièce laisse une trace indélébile, inoubliable. C’est une œuvre nécessaire, dont nous avons besoin, parce qu’elle recèle un pouvoir de changement, pouvoir absent des congrès.»
Impossible  de raconter cette pièce. Elle doit être vue, vécue. On peut affirmer que c’est une expérience intense, remuante, dérangeante… Les ONG luttant pour les droits de la femme, les établissements scolaires qui tiennent à inculquer aux jeunes le respect de ces mêmes droits, ont, avec «Bayn ana wa ana hya», une occasion en or pour lancer le débat de manière dynamique et efficace.